La fin du pétrole bon marché : Effondrement ou décroissance de la civilisation industrielle ?

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La fin du pétrole bon marché : Effondrement ou décroissance de la civilisation industrielle ?

Message  Admin le Ven 6 Aoû - 18:12

Bonjour,

Je vous transmets un article plutôt intéressant. Celui-ci "résume" trois livres d'actualité. La synthèse est très bien écrite, même si c'est un peu long. je vous invite à le lire (une dizaine de minutes de lecture), puis, à lire les livres mentionnés. Bonne lecture...

CITATION:
L’humanité est-elle à la veille du déclin de l’exploitation pétrolière ? A quelle échéance ? Quelles sont les énergies de substitution à disposition ? Quelles seront les conséquences du renchérissement croissant à venir du pétrole et de toutes les sources d’énergie ? Telles sont les principales questions auxquelles s’efforcent de répondre trois ouvrages récents que j’ai lus ces derniers temps, à savoir :

- Jean-Luc WINGERT, La vie après le pétrole. De la pénurie aux énergies nouvelles, Editions Autrement, Paris, 2005, 243 pages.
- Yves COCHET, Pétrole Apocalypse, Fayard, Paris, 2005, 275 pages.
- James Howard KUNSTLER, La fin du pétrole. Le vrai défi du XXIe siècle, Plon, Paris, 2005, 371 pages, traduit de l’anglais par Philippe Delamare. (The Long Emergency. Surviving the Converging Catastrophes of the Twenty-First Century, Atlantic Monthly Press, New York, 2005, 307 pages).

Le premier de ces trois livres est de Jean-Luc Wingert, un ingénieur français qui a entrepris de présenter de façon didactique, avec quantité de tableaux et de graphiques, la problématique mondiale du pétrole. L’ouvrage est préfacé par Jean Laherrère, géologue et géophysicien connu, consultant en matière de réserve et d’exploration de pétrole et de gaz, l’un des fondateurs avec Colin Campbell en 2000 de l’Association for the Study of Peak Oil (ASPO).

La première partie de l’ouvrage est consacrée à un état des lieux. Le pétrole est présent dans tous les aspects de nos sociétés industrielles : dans l’agriculture, avec les engrais, les pesticides, les machines agricoles ; dans les objets manufacturés, avec la pétrochimie, les plastiques et les médicaments notamment ; dans le chauffage et la production d’électricité, cette dernière, n’étant pas une source mais un vecteur, étant le plus souvent produite par le gaz ou le pétrole ; dans les forces armées qui sont tributaires d’engins motorisés mus par le pétrole ; et surtout dans les transports terrestres, maritimes et aériens qui sont captifs de cette forme particulière d’énergie.

Or depuis quelques décennies les quantités de pétrole consommées chaque année sont deux à trois fois plus élevées que celles découvertes. Qui plus est, de graves incertitudes existent sur les réserves mondiales de pétrole puisque, pour des raisons politiques ou économiques, les compagnies productrices ont tendance à surestimer leurs capacités et les Etats membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), créée à Bagdad en 1960, ont fait de même à tel point que “un tiers des réserves déclarées par l’OPEP n’existent pas”.

En fait, le problème des réserves se complique par l’existence, outre le pétrole conventionnel, des “huiles extra-lourdes” tels que les sables asphaltiques et les schistes bitumineux. Mais leur extraction pose des problèmes environnementaux, des problèmes de rentabilité économique, et surtout de rendement thermodynamique lorsque l’énergie qu’elle requiert avoisine ou dépasse celle obtenue. Cela sans compter l’accroissement de leur effet sur le dérèglement climatique.

Ces circonstances expliquent en partie les controverses sur le pic de Hubbert, c’est-à-dire les prévisions quant à la date à laquelle sera atteinte la production maximale de pétrole à l’échelle mondiale et à partir de laquelle commencera la déplétion, c’est-à-dire le déclin ou la décroissance de pétrole disponible, à raison de 2% par an. Colin Campbell prévoit le pic pour 2007, tandis que Jean Laherrère opte pour 2015. Pour l’auteur, la marge d’incertitude autour de cette date est peu significative car “nous sommes entrés dans la zone de turbulence qui précède le pic mondial et nous n’en sortirons probablement plus”.

Jean-Luc Wingert considère au passage que, sous l’influence du gouvernement de Washington, l’Agence internationale pour l’énergie “a plus ou moins dissimulé la réalité” de l’imminence du pic sans que cela ait gêné les gouvernements européens. “Le fait qu’un événement inexorable, connu de longue date et dont les effets sont potentiellement dévastateurs, puisse avoir été ignoré si longtemps doit nous interpeller sur les raisons de cet aveuglement.”

En réalité, par delà les responsabilités gouvernementales il y a, me semble-t-il, une responsabilité de la profession des économistes et, plus généralement des sciences sociales et de l’intelligentsia de nos sociétés industrielles qui, sauf exceptions rarissimes, n’ont rien vu venir.

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, l’auteur examine les stratégies énergétiques possibles pour faire face à la déplétion. Après une incursion dans les leçons du passé, du Moyen-Âge à la révolution industrielle et un retour sur deux chocs pétroliers, ceux de 1973 et de 1979, il passe en revue les filières énergétiques disponibles puisque, dit-il “l’avenir énergétique sera pluriel”.

Il y a tout d’abord les sources déjà exploitées que sont le gaz, le charbon et le nucléaire. Le pic mondial du gaz suivra de quelques années celui du pétrole, probablement autour de 2030. Le charbon est abondant mais extrêmement polluant ; sa combustion émet du CO2 et son extraction émet du méthane dont la contribution à l’effet de serre est relativement plus importante que celle du gaz carbonique. Quant au nucléaire, il est fondé sur l’uranium qui lui aussi est une ressource en quantité limitée, quoique son épuisement ne menace pas à court terme ; mais il comporte un problème durable, celui des déchets et surtout des risques de sécurité qui ont conduit plusieurs pays européens à décider de son abandon. Pourtant il survivra au pétrole bon marché.

Les sources les plus prometteuses sont la biomasse et les autres énergies renouvelables que l’auteur passe en revue. Il donne notamment un tableau de la part des différentes énergies renouvelables dans la consommation totale d’énergie primaire des pays de l’Europe des quinze, signalant le hiatus existant entre la Suède, la Finlande et l’Autriche, qui toutes trois dépassent les 20%, et les autres pays tels la France avec 5,42% et la Belgique avec 0,57%. D’où le titre d’un sous-chapitre : “Vers un système énergétique scandinave ?”

La déplétion du pétrole entraînera nécessairement un bouleversement de nos modes de vie, notamment dans les transports et l’habitat, sans précédent aucun. Elle “va provoquer des bouleversements d’une ampleur comparable à ceux de la révolution industrielle et nécessiter de mettre en œuvre un chantier de nature analogue à celui de la reconstruction de l’après-guerre”, avec des risques de conflits et d’exodes massifs de populations affamées. Il y aura nécessairement une relocalisation, notamment de l’agriculture, et une démondialisation, mais pas “un retour en arrière : les télécommunications consommant peu d’énergie, nous garderons un contact potentiel avec le monde entier, et les idées continueront à circuler”.

En bref, il m’apparaît que l’auteur est plutôt optimiste sur les chances qu’ont nos sociétés de maîtriser les voies inexplorées de la décroissance.

Le second de ces ouvrages est l’œuvre d’Yves Cochet, docteur en mathématiques, député Vert de Paris et ancien ministre de l’Aménagement du territoire et de l’Environnement du gouvernement Jospin. Le ton en est plus alarmiste comme l’indique le titre Pétrole Apocalypse. Selon Yves Cochet, nos sociétés sont confrontées à un triple choc : “ Une situation géologique, avec le déclin définitif de la production de pétrole ; une situation économique, avec un excès structurel de la demande mondiale de pétrole ; une situation géopolitique avec une intensification du terrorisme et des guerres pour l’accès à ce pétrole encore indispensable mais devenu décroissant.” Pour lui, aucun doute, “ce sera la fin du monde tel que nous le connaissons”.

Les premiers chapitres de l’ouvrage explorent les mêmes thèmes que le livre de Wingert avec, toutefois, une interpellation plus pressante du lecteur. Ainsi le chapitre II est intitulé : “Moins vite, moins loin, moins souvent et plus cher” et le chapitre III consacré à l’agroalimentaire : “Nous mangeons du pétrole”. Examinant la prétendue “substituabilité” des énergies tant vantée par certains politiques, l’auteur souligne à juste titre que l’énergie nucléaire ne sera pratiquement d’aucun secours à la France dans sa vulnérabilité en matière de transports, hormis le cas des trains électriques.

Plus original me paraît être le chapitre VI intitulé “Une nouvelle vision de l’économie”. L’auteur s’en prend violemment à la théorie néoclassique dominante chez les économistes qui “masque sous une élégance mathématique son indifférence aux lois fondamentales de la chimie et de la physique, notamment celles de la thermodynamique”, ce qui marque un recul conceptuel par rapport à l’inspiration des physiocrates français du XVIIIe siècle pour lesquels la terre et l’agriculture étaient la base de toute richesse.

S’inspirant de l’économiste roumano-américain Nicholas Georgescu Roegen (The Entropy Law and the Economic Process, 1971, La Décroissance, Editions du Sang de la terre, Paris, 1995), Yves Cochet conteste la vision circulaire des économistes néoclassiques - qui n’est jamais que celle de l’argent - et observe que les flux d’énergie et de matière qui sous-tendent les processus économiques sont linéaires et unidirectionnels, qu’ils puisent dans les sources naturelles de basse entropie et dégradent irréversiblement l’énergie et la matière, donc l’environnement, en produisant des déchets. Dans le système-monde, le centre industrialisé puise dans la périphérie du Tiers-Monde l’énergie, notamment pétrolière, et les autres matières premières et y rejette ses déchets par le “libre” jeu des lois du marché arbitrées par l’OMC. D’où le mythe occidental de la croissance illimitée.

Le mutisme des compagnies pétrolières quant à l’imminence de la déplétion s’explique notamment par le fait que, à leur tête, les géologues ont été remplacés par des économistes aux comportements spéculaires déconnectés des réalités matérielles qu’ils sont censés gérer.

Reprenant une idée avancée dans les années 1970, l’auteur observe que les citoyens des sociétés industrielles disposent de machines et de services équivalant à un certain nombre d’“esclaves énergétiques”. Si l’on estime que chaque travailleur correspond à 3 KWh, chaque habitant de l’Allemagne dispose de 44 “esclaves énergétiques” et chaque habitant des Etats-Unis de 90. De même, l’empreinte écologique des terriens varie dans des proportions considérables. Par conséquent la surpopulation mondiale doit être calculée non point en fonction des quelques six milliards d’humains mais en multipliant ces derniers par le nombre variable d’ “esclaves énergétiques” dont dispose chaque nation.

Plus sombre encore, le chapitre VII intitulé : “Or noir, sang rouge”. L’auteur y dresse un réquisitoire fort bien documenté sur la seule véritable raison de l’invasion américaine de l’Irak, le pétrole du Moyen-Orient. Traitant de la soif chinoise et indienne de pétrole, il estime que ces deux Etats feront tout pour s’en procurer, y compris la guerre. “Le choix des pays industrialisés est binaire : soit ils décident leur sevrage immédiat et rigoureux, soit ils poursuivent leur addiction par la force. La première option est la seule manière de sauvegarder la solidarité et la démocratie, mais nous avons choisi la seconde : la guerre.” Bien entendu, ce “nous” ne désigne ni l’auteur ni un peuple en particulier mais l’ensemble du monde industriel.

Dans sa conclusion intitulée “Réduire l’inévitable choc”, l’auteur plaide pour une mobilisation générale des pays riches autour d’une sorte d’économie de rationnement organisé et démocratique. La fête du pétrole est finie. Condamnée à la sobriété, l’humanité devra se résoudre à mettre fin à la mondialisation, à la délocalisation et au gigantisme fondés sur le pétrole à bas prix et elle devra réapprendre à produire et consommer localement, en introduisant “un protectionnisme nouveau” pour résister au choc énergétique. Priorité absolue à l’alimentation. Elle sera produite localement. Et rationnée. Les objets manufacturés le seront à l’échelle locale ou régionale. “L’ordinateur, par exemple, est impensable sans de multiples échanges mondiaux de matières et d’énergie. Il n’y a pas d’ordinateur breton fabriqué à partir de ressources naturelles bretonnes.” Il en va, semble-t-il, de même pour les télécommunications. En bref, pour Yves Cochet, si elle était acceptée et organisée, la décroissance pourrait nous épargner l’effondrement. Il sied de relever qu’il est le seul politique français à oser tenir un tel langage.

L’auteur du troisième ouvrage recensé, Howard James Kunstler, est un Américain peu connu des Français, mais qui bénéficie d’une réelle notoriété outre-Atlantique comme auteur de romans et surtout comme contempteur du type d’urbanisme qui a prévalu aux Etats-Unis, caractérisé par l’abandon des centres urbains au profit d’une banlieue proliférante, d’une “suburbanisation” dépendant de l’omniprésente bagnole, des autoroutes, des supermarchés, de la climatisation, bref d’une hyper-consommation d’énergie, surtout pétrolière. Cette critique de l’ “american way of life” se trouve notamment dans The Geography of Nowhere : The Rise and Decline of America’s Man-Made Landscape (1993) et The City in Mind : Meditations on the Urban Condition (2002). C’est dire que, pour ses lecteurs américains, les positions qu’il expose dans La fin du pétrole ne constituent pas une surprise.

Tout d’abord, une remarque sur le titre français qui n’est nullement une traduction du titre anglais. Le sous-titre original se réfère à une convergence de catastrophes menaçant notre XXIe siècle, à savoir l’épuisement du pétrole et du gaz, les conflits armés qui en découlent, la dérive climatique, la pollution, la mise en cause de la biodiversité, la déforestation, la désertification due à l’agriculture industrialisée, etc. Quant au titre original lui-même, il a une connotation fort différente du titre français. Mais, sa traduction présente des difficultés. En effet la traduction littérale par “Le long état d’urgence” évoquerait en français une situation juridique très particulière liée à l’histoire de France contemporaine. Peut-être “L’interminable crise” correspondrait-elle mieux au titre original. Certes, le traducteur était justifié à donner le titre qu’il a retenu, d’autant que le livre de Kunstler ne traite pas seulement de la fin du pétrole bon marché, mais également de la fin du pétrole, contrairement aux deux autres ouvrages présentés ci-dessus. Toutefois, il a retrouvé ce problème dans le titre du dernier chapitre de l’ouvrage intitulé en anglais “Living in the Long Emergency” qu’il a traduit par “La vie pendant la Longue Catastrophe”. On serait tenté d’y trouver à redire si l’auteur n’était pas vraiment un catastrophiste, dans le sens qu’il prévoit effectivement des catastrophes dont il espère atténuer les rigueurs en dénonçant les politiques catastrophiques qui y conduisent. Cela étant dit, il faut rendre hommage au traducteur qui donne le sentiment que le livre a été écrit en français.

Intitulé “Nous nous ruons vers l’avenir, en somnambules”, le chapitre premier dresse un tableau particulièrement sombre de nos hallucinations collectives. Le pic pétrolier mondial devrait avoir été atteint entre 2000 et 2005. On ne le saura qu’a posteriori. Il se peut que la production mondiale ondule au sommet quelques années. Puis ce sera la déplétion au rythme de 2% à 6% par an. L’idéologie dominante est encore celle des cornucopiens, c’est-à-dire les tenants de la corne d’abondance illimitée. A l’opposé il y a ceux qui estiment que la capacité d’accueil de la Terre a été dépassée de beaucoup et considèrent que l’ère industrielle constitue la phase terminale de notre espèce en voie d’extinction. “La conception que je présente me situe quelque part entre ces deux camps, mais probablement plus près des apôtres de l’extinction. Je crois, en effet, que nous sommes en train d’aborder au XXIe siècle une période de difficultés sans précédent, mais que l’humanité survivra - non sans subir des pertes sévères en termes de population, d’espérance de vie, de niveau de vie, de conservation des connaissances et de la technologie, et de comportement civilisé.” Bien qu’il tienne les causes de cette situation pour multiples, l’auteur considère que les “pirates financiers”, accapareurs spéculatifs, dominateurs grâce à un “racket pyramidal planétaire sur l’arrière-plan d’un jeu géopolitique de chaises musicales” assument une responsabilité particulière dans l’impasse civilisationnelle et les immenses souffrances qu’elle va comporter. Les chapitres II et III intitulés respectivement “La modernité et le dilemme des combustibles fossiles” et “La géopolitique et le pic pétrolier mondial” dressent un tableau historique de l’addiction des sociétés industrielles à la puissance des combustibles fossiles en général et du pétrole en particulier. Au cœur du problème géopolitique on trouve la dépendance des Etats-Unis envers le monde musulman détenteur des plus importantes réserves de pétrole subsistantes et dont nous ne pouvons nous passer. “Par inattention, narcissisme, et avec une présomption d’une stupidité incroyable, nous avons accepté de devenir les otages de cette assuétude. Nous avons enrichi les classes dirigeantes du Moyen-Orient au-delà des plus fous délires jamais rêvés par aucun émir, cheikh, pacha ou calife pendant tous les siècles de leurs rêveries. Cette richesse a transformé une religion poétique, bienséante, en agent virulent d’une potentielle conflagration mondiale.” Se voulant réaliste, l’auteur s’abstient de jugements moraux et, dans la perspective, certes vouée à l’échec, de sauver l’ “american way of life”, il va jusqu’à justifier l’invasion de l’Irak et les futures interventions des Etats-Unis en Iran. Quant au Pakistan, il faudra le surveiller de près puisqu’il s’agit de “l’un des pays les plus dangereux et les plus instables du monde”. Pour ma part, je vois dans cet interventionnisme une inconséquence de l’auteur qui, après avoir âprement condamné les “pirates financiers”, notamment pétroliers, rejoint leur bras armé.

En réalité, du fait de leur habitat éparpillé sur des superficies considérables, les Etats-Unis sont plus vulnérables que tout autre pays au fléchissement, et a fortiori au tarissement, du pétrole. L’Europe occidentale, moins suburbanisée, est un peu moins exposée, surtout la France qui, du fait de ses centrales nucléaires, “pourra garder les lumières allumées plus longtemps”. En revanche la Chine, en pleine industrialisation, sera frappée aussi sévèrement que les Etats-Unis, mais pour d’autres raisons. Partout prévaudront “la fin de la croissance industrielle, la chute du niveau de vie, le désespoir économique, la baisse de la production agricole, et les luttes politiques intérieures”. Une lueur d’espoir tout de même : “Un moment arrivera où les grandes puissances de la planète n’auront plus les moyens de projeter leur domination à quelque distance que ce soit. Jusqu’aux armes nucléaires qui deviendront peut-être inutilisables, tant leur entretien méticuleux dépend d’autres systèmes technologiques liés à notre économie des combustibles fossiles.”

Intitulé “Au-delà du pétrole. Pourquoi les combustibles de substitution ne nous sauveront pas”, le chapitre IV est l’un des plus intéressants, quoique aussi l’un des plus désespérants. L’auteur estime qu’aucune des sources d’énergie concurrentes des hydrocarbures, ni aucune combinaison d’entre elles, ne parviendra à sauver la civilisation industrielle. Des raisons techniques qu’il passe longuement en revue fondent sa conviction, mais aussi une raison de principe : parallèlement au charbon qui ne suffira pas à lui seul et qui est lui aussi une ressource limitée dont l’exploitation présente des nuisances considérables pour l’environnement, ces filières sont toutes dépendantes de l’ère du pétrole. C’est là une idée qu’il semble avoir empruntée à Nicholas Georgescu-Roegen (Energy and Economic Myths, 1976) qu’il ne cite pourtant jamais. Selon Kunstler, on ne fabriquera jamais des éoliennes en métal à partir de l’énergie solaire ni des accumulateurs au plomb et à l’acide pour stocker l’électricité photovoltaïque. Certes, il y a l’hydroélectricité que l’on pourrait développer encore un peu aux Etats-Unis. Mais l’auteur doute que cette filière elle-même eût pu prendre son envol sans les combustibles fossiles, ni même qu’elle puisse durer indéfiniment sans prélèvement de ces derniers compte tenu aussi de l’envasement inéluctable des barrages.

L’auteur consacre de longs développements à dissiper l’illusion répandue aux Etats-Unis d’une économie à l’hydrogène. L’hydrogène se prête malaisément au stockage et plus malaisément encore au transport par pipeline. Quant aux piles à hydrogène, dont l’invention date de 1839, elles sont tributaires soit d’hydrogène produit par le nucléaire, avec les difficultés sus-mentionnées, soit d’un vecteur qui pourrait être ou le gaz, promis à une prompte déplétion, ou bien le méthanol - qu’il écarte sans explication - mais qui produirait autant de CO2 qu’un moteur à explosion.

Suit une étude critique et une radicale élimination des autres solutions que seraient la fabrication de pétrole de synthèse à base de charbon, de la dépolymérisation thermique au bilan énergétique désastreux, de la biomasse un peu légèrement écartée sauf pour ce qui est du chauffage au bois avec les risques de déforestation qu’il implique, de l’exploitation des hydrates de méthane emprisonnés dans les sédiments des océans mais qui accroîtrait la dérive climatique et qui serait très dangereuse, etc.

Reste la filière nucléaire dont l’auteur doute qu’elle ne soit pas tributaire en définitive des énergies fossiles et dont les matières premières sont elles-mêmes soumises à épuisement. Certes elle n’est susceptible de produire que de l’électricité de sorte qu’elle ne pourra en aucun cas faire rouler les automobiles et les camions dont dépend le maintien de l’ “american way of life”. “Mais - conclut l’auteur - l’énergie nucléaire sera peut-être la seule chose qui nous empêchera de basculer hors de ce que nous appelons la civilisation.”

Le chapitre V intitulé “La nature se rebiffe” comporte un sous-titre qui en explicite suffisamment le contenu pour mon propos ici, à savoir “Changements climatiques, maladies épidémiques, pénurie d’eau, destruction de l’habitat, et la face sombre de l’ère industrielle”.

Dans le chapitre VI libellé “Les fumées de l’ivresse. L’économie hallucinée”, l’auteur place en exergue la citation suivante de William James : “La caractéristique la plus significative de la civilisation moderne est le sacrifice de l’avenir au présent, et tout le pouvoir de la science est prostitué à cet effet.”

Procédant à une lecture écologique et thermodynamique de l’évolution des sociétés industrielles, Kunstler propose une tentative d’explication de “la cause exacte de la Première Guerre mondiale toujours mystérieuse pour nombre d’historiens”. Selon lui, elle a éclaté “juste au moment où... les pays industriels effectuaient la transition cruciale entre la phase du charbon et celle du pétrole”, soit entre une économie à forte entropie et une économie plus entropique encore. Il y a, me semble-t-il, dans cette observation quelque chose de profondément juste mais qui ne saurait constituer à elle seule une explication historique. Sommaire me paraît être, en revanche, la position de l’auteur lorsqu’il traite de la Révolution bolchevique comme de l’avènement d’une “dictature de gangsters”. N’ayant jamais eu de sympathie pour le régime soviétique je suis d’autant plus à l’aise pour affirmer que si la Révolution d’octobre fut en réalité un coup d’Etat, elle fut conduite par une coterie d’idéologues marxistes menés par Lénine et Trotski sincèrement convaincus de libérer la société russe du capitalisme oppresseur et que ce n’est qu’avec la confiscation du pouvoir par Staline que s’est affirmé le caractère totalitaire et liberticide du prétendu socialisme soviétique qui pourtant continua à bénéficier de l’adhésion idéologique d’une fraction importante des travailleurs et de l’intelligentsia dans le monde.

Intitulé “La vie pendant la Longue Catastrophe”, le VIIe et dernier chapitre est le plus américain d’un livre très américain. C’est aussi un chapitre dont l’auteur admet qu’il n’a pas le même statut épistémologique que le reste de son ouvrage car il est purement conjectural et personnel. L’auteur y écrit : “Nous avons dépensé toute notre richesse acquise au XXe siècle à construire une infrastructure de la vie quotidienne qui ne va pas entrer très avant dans le XXIe siècle. Il n’est pas inutile de répéter que la banlieue généralisée est le plus gigantesque dévoiement de ressources de l’histoire humaine”... car entièrement tributaire du pétrole et de l’automobile individuelle.

L’auteur y décrit l’existence locale austère qui sera celle des habitants des Etats-Unis dont le niveau de vie sera, au mieux, légèrement supérieur à celui qu’avaient leurs ancêtres au XVIIIe siècle en raison de la persistance de bon nombre des connaissances acquises du temps de l’exubérance pétrolière. Bien sûr, les grandes compagnies multinationales ou même nationales auront toutes disparu faute d’activités rentables à leur niveau. Kunstler ne parle ni d’ordinateurs ni de télécommunications car, semble-t-il, les uns et les autres ne sauraient survivre dans le nouvel environnement de subsistance.

Au niveau politique, ce que l’auteur croit le plus plausible c’est l’éclatement des Etats-Unis au terme de mouvements de populations et de convulsions sociales considérables. La Californie du sud, l’Arizona, le Nouveau Mexique, le Nevada, une partie du Texas de l’Utah et du Colorado seront submergés d’immigrants mexicains et pourraient bien rejoindre le Mexique. Les Etats de l’ancienne Confédération sudiste seront particulièrement éprouvés ; il est probable que leurs populations retournent à un mode de vie très hiérarchique marqué par l’intégrisme religieux. Les Etats de la Nouvelle-Angleterre pourraient être dans une situation moins défavorable, mis à part le problème des mégapoles qui disparaîtront ; ils pourraient fusionner politiquement avec la province canadienne de l’Ontario. Il en va de même pour le Nord-Ouest Pacifique, c’est-à-dire les Etats d’Oregon et de Washington bénéficiant d’un climat doux, d’excellentes terres agricoles, des ressources de la pêche artisanale et qui pourraient s’unir à l’Etat canadien de la Colombie britannique. En revanche, les Etats des grandes plaines de l’Ouest et des Rocheuses connaîtront un destin très sombre et ne pourront nourrir qu’une fraction de leurs populations actuelles.

Pour James Howard Kunstler, la fin du pétrole entraînera donc guerres, effondrement et décroissance, en tout cas pour les Etats-Unis.

Sans méconnaître les désaccords existant entre les auteurs de ces trois ouvrages, il me semble qu’ils sont fondamentalement d’accord sur un point capital : nous allons au-devant d’un événement d’une dimension anthropologique, une manière d’inversion de la Révolution industrielle.

Professeur Ivo Rens, Université de Genève, Genève, janvier 2006.

FIN DE CITATION

Alors, les problèmes soulevés sont équivalents dans chaque livre semble-t-il et nous en avions parlé lors de notre réunion. Reste un point qui semble impossible à prévoir, c'est la manière dont cela va se dérouler.

J'aimerai que chacun puisse se forger une "intime conviction" dans ce domaine. Effondrement ou décroissance??? Personnellement, malgré mon optimisme, je ne peux qu'envisager l'effondrement...

Et vous?

BEUAH à tous
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Re: La fin du pétrole bon marché : Effondrement ou décroissance de la civilisation industrielle ?

Message  Admin le Sam 9 Oct - 16:54

Hum, pas grand monde intéressé par ce post... Rebuté par la longueur ou c'est le thème qui ne vous inspire pas???

Quoiqu'il en soit, je le remets d'actualité, au cas où de nouveaux membres souhaiteraient le lire...

BEUAH à vous

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